Boisdorme’s blog - Le Grand MĂ©chant Loup


Chapitre 2 : Le chasseur

La gamine jetait des Ɠillades fĂ©briles quand elle passait devant la fenĂȘtre. Elle espĂ©rait le voir bientĂŽt arriver, malgrĂ© le voile de buĂ©e sur les vitres qu’elle essuyait d’un revers de main et la neige qui tombait de l’autre cĂŽtĂ©. Le froid semblait mordant dehors et rien qu’à l’imaginer, la jeune fille tressaillait sous son chaperon rouge, pourtant chaud. Les flocons ensevelissaient le monde extĂ©rieur. Ils couvraient lourdement les sapins et les boulots, se dĂ©posaient en nĂ©vĂ© sur la litiĂšre de la forĂȘt. Une couche Ă©paisse enveloppait tout, une couverture blanche et duveteuse de laine immaculĂ©e. La gamine se couvrit machinalement de son capuchon. Cette fois-ci, elle passa encore une fois sa main sur les carreaux et s’attarda pour regarder par la fenĂȘtre, ses fins sourcils froncĂ©s. À travers la menuiserie mal isolĂ©e, la jeune fille sentait un souffle de vent frais sur son visage. Son espoir s’amenuisait encore, quand, entre les Ă©paisses chutes grises, apparu enfin un homme. Une silhouette noire enfonçait avec opiniĂątretĂ© ses jambes dans les congĂšres du chemin englouti sous la neige hivernale. La jeune fille approcha son nez de la vitre glacĂ©e, les paupiĂšres mi-closes pour tenter de mieux voir Ă  travers le jour blanc. L’ombre progressait, penchĂ©e pour Ă©viter d’accrocher les flocons. Puis, la silhouette massive s’arrĂȘta, toute proche, se releva vers la baraque qui bordait la forĂȘt, vers la fenĂȘtre Ă©clairĂ©e oĂč la gamine guettait. « Le voilĂ . Il est tout seul, s’écria-t-elle, entre soulagement et anxiĂ©tĂ©, en dĂ©signant l’entrĂ©e. » La porte de chĂȘne s’ouvrit brutalement et le monde extĂ©rieur expira des lambeaux de brume dans l’auberge. Un instant, les volutes s’enroulĂšrent autour de l’homme qui s’avançait puis se dissolurent dans la chaleur de l’ñtre. Il referma la porte sur le jour de coton. L’homme cligna des yeux dans la lumiĂšre nouvelle d’un feu crĂ©pitant et des lustres Ă  bougies. Il inspira d’un grognement l’atmosphĂšre rĂ©confortante qui le dĂ©gourdissait de l’air froid du dehors, profita un instant des nouveaux parfums et de la douce chaleur du relais avant la forĂȘt. RevigorĂ©, il s’avança entre des tables tandis que d’autres voyageurs ou habituĂ©s le lorgnĂšrent en silence d’un Ɠil empreint d’une crainte respectueuse avant de replonger leur cuillĂšre dans une soupe fumante. La jeune fille souriait. Elle tremblait, heureuse du retour de l’homme, sain et sauf, Ă  l’auberge, son refuge. L’établissement Ă©tait simple, mais chaleureux. Construite sur un sous bassement en pierres qui soutenaient des murs bas en poutre et terre d’argile. Des bardeaux de bois couvraient un toit qui descendait presque au sol. L’intĂ©rieur Ă©tait modeste. Il comportait une longue table bordĂ©e de bancs ainsi que quelques autres tables rondes autour, un comptoir de bois massif encadrĂ© de poteaux et au fond, une cheminĂ©e de pierres immense. Pendue Ă  la crĂ©maillĂšre de l’ñtre frĂ©missait une marmite dont le parfum du bouillon embaumait la salle d’une douce odeur de pomme de terre et de lard. Des hĂŽtes Ă©parses mangeaient lĂ  le contenu brĂ»lant de leur gamelle de bois. La jeune fille en pelisse rouge calma son enthousiasme et reprit son service. Elle posa rapidement sur les tables des bols de soupe en trĂ©buchant sur ses sabots et repartit, guillerette, en cuisine. La chaleur fit retirer Ă  l’homme une chapka en peau de raton laveur. Une Ă©paisseur de neige tomba au sol. Des cheveux fauves touffus et en bataille se libĂ©rĂšrent. Sous des sourcils broussailleux et une barbe fournie qui perdit ses frisures de givre dans l’atmosphĂšre de la salle, on ne pouvait distinguer de son visage qu’une paire d’yeux brillants acĂ©rĂ©s et plein d’éclats de vert au-dessus de pommettes tannĂ©es. Il portait un long manteau de piĂšces de cuir cousues entre elles et dĂ©pareillĂ©s, allants du beige limĂ© au brun le plus sombre. De cette veste dĂ©passaient de la fourrure au col et aux manches. Sous le manteau, une ceinture large cintrait ses hanches. Des guĂȘtres en fourrure lacĂ©es couvraient des mocassins qui chuintaient Ă  chaque pas. L’homme avait un fusil en bandouliĂšre. Il portait, ajoutĂ© au manteau, une peau de loup argentĂ©e et l’animal avait dĂ» ĂȘtre d’une sacrĂ©e taille pour couvrir entiĂšrement ses Ă©paules. DerriĂšre son comptoir, le tavernier, un vieux blaireau Ă  la toison rĂȘche plus souvent grise que noire, vĂȘtu de lin Ă©cru, jeta un regard amical ainsi qu’un mot de bienvenue. Il lança : « Tu as un nouveau manteau mon vieux ? » L’homme arriva au comptoir, y dĂ©posa contre le bois du meuble son fusil, s’y adossa en lorgnant la faune de l’auberge. Son Ɠil aguerri fit vite le tour des lieux. Il suivit des yeux la gamine qui revenait de la cuisine avec un gobelet. Elle zigzagua entre une table pleine de filles en belles robes, un banc occupĂ© par une flopĂ©e de canards qui s’éclaboussaient du bouillon et un homme seul sur son tabouret qui sirotait sa soupe. La fille dĂ©posa le gobelet Ă  cĂŽtĂ© de l’arrivant, sur le comptoir. La reconnaissance de l’homme passa en un regard et la jeune fille dĂ©cida de rester non loin, au cas oĂč il aurait besoin d’elle. En essuyant une table, elle tendit l’oreille. Le tavernier insista en dĂ©signant le dos de l’homme. « C’est une sacrĂ©e prise que tu as ramenĂ©e lĂ , cette peau grise. » L’autre Ă©mit un grognement d’affirmation. Le tavernier, habituĂ© au discours taiseux de l’homme, ne s’en offusqua pas. Il reprit en dĂ©signant d’un coup de menton la toison argentĂ©e. « C’est la pelure du monstre dont le gamin a parlĂ© ? C’est moins crado que le cƓur de sanglier que t’a ramenĂ© l’autre fois. » Le chasseur se contenta cette fois d’un coup d’Ɠil satisfait pour acquiescer. En tournant un chiffon dans le fond d’un verre, l’aubergiste ne se fatiguait pas de parler seul, dardant une langue rouge entre de fines dents pointues de mustĂ©lidĂ©. « Le petit doit ĂȘtre soulagĂ©. Ce loup, il avait dĂ» en bouffer des minots. Il faut voir comme il Ă©tait taillĂ©. — Un loup-garou, corrigea l’autre. — Quoi ? — C’était un loup-garou, pas un loup. » La fille sentit son cƓur bondir et l’aubergiste s’arrĂȘta de tourner le chiffon dans le verre qui crissa sous une griffe. « Je pensais qu’y en avait plus dans le coin. En tout cas, grĂące Ă  toi, il va aller mieux. Tu l’as sorti d’un sacrĂ© pĂ©trin. Tu peux ĂȘtre fier Nemrod. C’est le genre de misĂšre oĂč il faut savoir saisir la main qu’on nous tend. Sans toi, cette... chose, l’aurait sans doute avalĂ© tout rond sans mĂȘme croquer dedans. MĂȘme la tempĂȘte semble se calmer, la porte n’est plus sur le point de s’arracher. Tu entends, il ne hurle plus sur les bardeaux, lĂ -haut. » Un doux grognement s’échappa des lĂšvres gercĂ©es du grand rustre. C’était sa maniĂšre de signifier son accord. L’aubergiste souri. Il s’adressa au chasseur d’un ton tendre. Celui d’un vieil ami. « Tu bois pas ton lait de poule ? » L’autre ne rĂ©pondit rien, il leva juste son gobelet pour le descendre d’un trait. L’aubergiste hĂ©la la fille au manteau rouge et donna ses ordres comme un pĂšre. « Petite, t’en a du spĂ©cial dans le tonneau, derriĂšre le comptoir, lança-t-il en pointant sa griffe. Notre ami aura sĂ»rement besoin d’un autre remontant. Et sert m’en un p’tit avec, qu’on trinque Ă  la santĂ© du gamin. Et d’ailleurs, comment il va, il a retrouvĂ© ses pantoufles ? — Le gamin et moi, on s’est comme qui dirait arrangĂ©, fit le chasseur. » La jeune fille servit le tavernier qui leva aussitĂŽt son verre. « Quel genre d’arrangement ? — Celui qui fait que quand l’ogre dort sur sa pierre, le Petit-Poucet file avec ses bottes de sept lieux. Chacun sa rĂ©compense. » La fillette en rouge ouvrit des yeux ronds, renversant quelque gouttes sur le comptoir en remplissant le gobelet d’une boisson onctueuse. Le blaireau sourit de satisfaction. Le chasseur se laissa servir, se lova dans la chaleur du feu de la grande cheminĂ©e en plongeant ses yeux dans les flammes ronflantes. La gamine eut dit que le chant du bois fut pour lui une berceuse et le regarda reposer sa lassitude en s’installant seul Ă  une table. Sa table. Quand une assiette de soupe fut dĂ©posĂ©e devant lui, la fille en rouge le vit se tasser dans sa chaise avec un sourire comme s’il s’immergeait dans une voluptĂ© floconneuse.