La gamine jetait des Ćillades fĂ©briles quand elle passait devant la fenĂȘtre. Elle espĂ©rait le voir bientĂŽt arriver, malgrĂ© le voile de buĂ©e sur les vitres quâelle essuyait dâun revers de main et la neige qui tombait de lâautre cĂŽtĂ©. Le froid semblait mordant dehors et rien quâĂ lâimaginer, la jeune fille tressaillait sous son chaperon rouge, pourtant chaud. Les flocons ensevelissaient le monde extĂ©rieur. Ils couvraient lourdement les sapins et les boulots, se dĂ©posaient en nĂ©vĂ© sur la litiĂšre de la forĂȘt. Une couche Ă©paisse enveloppait tout, une couverture blanche et duveteuse de laine immaculĂ©e. La gamine se couvrit machinalement de son capuchon. Cette fois-ci, elle passa encore une fois sa main sur les carreaux et sâattarda pour regarder par la fenĂȘtre, ses fins sourcils froncĂ©s. Ă travers la menuiserie mal isolĂ©e, la jeune fille sentait un souffle de vent frais sur son visage. Son espoir sâamenuisait encore, quand, entre les Ă©paisses chutes grises, apparu enfin un homme. Une silhouette noire enfonçait avec opiniĂątretĂ© ses jambes dans les congĂšres du chemin englouti sous la neige hivernale. La jeune fille approcha son nez de la vitre glacĂ©e, les paupiĂšres mi-closes pour tenter de mieux voir Ă travers le jour blanc. Lâombre progressait, penchĂ©e pour Ă©viter dâaccrocher les flocons. Puis, la silhouette massive sâarrĂȘta, toute proche, se releva vers la baraque qui bordait la forĂȘt, vers la fenĂȘtre Ă©clairĂ©e oĂč la gamine guettait. « Le voilĂ . Il est tout seul, sâĂ©cria-t-elle, entre soulagement et anxiĂ©tĂ©, en dĂ©signant lâentrĂ©e. » La porte de chĂȘne sâouvrit brutalement et le monde extĂ©rieur expira des lambeaux de brume dans lâauberge. Un instant, les volutes sâenroulĂšrent autour de lâhomme qui sâavançait puis se dissolurent dans la chaleur de lâĂątre. Il referma la porte sur le jour de coton. Lâhomme cligna des yeux dans la lumiĂšre nouvelle dâun feu crĂ©pitant et des lustres Ă bougies. Il inspira dâun grognement lâatmosphĂšre rĂ©confortante qui le dĂ©gourdissait de lâair froid du dehors, profita un instant des nouveaux parfums et de la douce chaleur du relais avant la forĂȘt. RevigorĂ©, il sâavança entre des tables tandis que dâautres voyageurs ou habituĂ©s le lorgnĂšrent en silence dâun Ćil empreint dâune crainte respectueuse avant de replonger leur cuillĂšre dans une soupe fumante. La jeune fille souriait. Elle tremblait, heureuse du retour de lâhomme, sain et sauf, Ă lâauberge, son refuge. LâĂ©tablissement Ă©tait simple, mais chaleureux. Construite sur un sous bassement en pierres qui soutenaient des murs bas en poutre et terre dâargile. Des bardeaux de bois couvraient un toit qui descendait presque au sol. LâintĂ©rieur Ă©tait modeste. Il comportait une longue table bordĂ©e de bancs ainsi que quelques autres tables rondes autour, un comptoir de bois massif encadrĂ© de poteaux et au fond, une cheminĂ©e de pierres immense. Pendue Ă la crĂ©maillĂšre de lâĂątre frĂ©missait une marmite dont le parfum du bouillon embaumait la salle dâune douce odeur de pomme de terre et de lard. Des hĂŽtes Ă©parses mangeaient lĂ le contenu brĂ»lant de leur gamelle de bois. La jeune fille en pelisse rouge calma son enthousiasme et reprit son service. Elle posa rapidement sur les tables des bols de soupe en trĂ©buchant sur ses sabots et repartit, guillerette, en cuisine. La chaleur fit retirer Ă lâhomme une chapka en peau de raton laveur. Une Ă©paisseur de neige tomba au sol. Des cheveux fauves touffus et en bataille se libĂ©rĂšrent. Sous des sourcils broussailleux et une barbe fournie qui perdit ses frisures de givre dans lâatmosphĂšre de la salle, on ne pouvait distinguer de son visage quâune paire dâyeux brillants acĂ©rĂ©s et plein dâĂ©clats de vert au-dessus de pommettes tannĂ©es. Il portait un long manteau de piĂšces de cuir cousues entre elles et dĂ©pareillĂ©s, allants du beige limĂ© au brun le plus sombre. De cette veste dĂ©passaient de la fourrure au col et aux manches. Sous le manteau, une ceinture large cintrait ses hanches. Des guĂȘtres en fourrure lacĂ©es couvraient des mocassins qui chuintaient Ă chaque pas. Lâhomme avait un fusil en bandouliĂšre. Il portait, ajoutĂ© au manteau, une peau de loup argentĂ©e et lâanimal avait dĂ» ĂȘtre dâune sacrĂ©e taille pour couvrir entiĂšrement ses Ă©paules. DerriĂšre son comptoir, le tavernier, un vieux blaireau Ă la toison rĂȘche plus souvent grise que noire, vĂȘtu de lin Ă©cru, jeta un regard amical ainsi quâun mot de bienvenue. Il lança : « Tu as un nouveau manteau mon vieux ? » Lâhomme arriva au comptoir, y dĂ©posa contre le bois du meuble son fusil, sây adossa en lorgnant la faune de lâauberge. Son Ćil aguerri fit vite le tour des lieux. Il suivit des yeux la gamine qui revenait de la cuisine avec un gobelet. Elle zigzagua entre une table pleine de filles en belles robes, un banc occupĂ© par une flopĂ©e de canards qui sâĂ©claboussaient du bouillon et un homme seul sur son tabouret qui sirotait sa soupe. La fille dĂ©posa le gobelet Ă cĂŽtĂ© de lâarrivant, sur le comptoir. La reconnaissance de lâhomme passa en un regard et la jeune fille dĂ©cida de rester non loin, au cas oĂč il aurait besoin dâelle. En essuyant une table, elle tendit lâoreille. Le tavernier insista en dĂ©signant le dos de lâhomme. « Câest une sacrĂ©e prise que tu as ramenĂ©e lĂ , cette peau grise. » Lâautre Ă©mit un grognement dâaffirmation. Le tavernier, habituĂ© au discours taiseux de lâhomme, ne sâen offusqua pas. Il reprit en dĂ©signant dâun coup de menton la toison argentĂ©e. « Câest la pelure du monstre dont le gamin a parlĂ© ? Câest moins crado que le cĆur de sanglier que tâa ramenĂ© lâautre fois. » Le chasseur se contenta cette fois dâun coup dâĆil satisfait pour acquiescer. En tournant un chiffon dans le fond dâun verre, lâaubergiste ne se fatiguait pas de parler seul, dardant une langue rouge entre de fines dents pointues de mustĂ©lidĂ©. « Le petit doit ĂȘtre soulagĂ©. Ce loup, il avait dĂ» en bouffer des minots. Il faut voir comme il Ă©tait taillĂ©. â Un loup-garou, corrigea lâautre. â Quoi ? â CâĂ©tait un loup-garou, pas un loup. » La fille sentit son cĆur bondir et lâaubergiste sâarrĂȘta de tourner le chiffon dans le verre qui crissa sous une griffe. « Je pensais quây en avait plus dans le coin. En tout cas, grĂące Ă toi, il va aller mieux. Tu lâas sorti dâun sacrĂ© pĂ©trin. Tu peux ĂȘtre fier Nemrod. Câest le genre de misĂšre oĂč il faut savoir saisir la main quâon nous tend. Sans toi, cette... chose, lâaurait sans doute avalĂ© tout rond sans mĂȘme croquer dedans. MĂȘme la tempĂȘte semble se calmer, la porte nâest plus sur le point de sâarracher. Tu entends, il ne hurle plus sur les bardeaux, lĂ -haut. » Un doux grognement sâĂ©chappa des lĂšvres gercĂ©es du grand rustre. CâĂ©tait sa maniĂšre de signifier son accord. Lâaubergiste souri. Il sâadressa au chasseur dâun ton tendre. Celui dâun vieil ami. « Tu bois pas ton lait de poule ? » Lâautre ne rĂ©pondit rien, il leva juste son gobelet pour le descendre dâun trait. Lâaubergiste hĂ©la la fille au manteau rouge et donna ses ordres comme un pĂšre. « Petite, tâen a du spĂ©cial dans le tonneau, derriĂšre le comptoir, lança-t-il en pointant sa griffe. Notre ami aura sĂ»rement besoin dâun autre remontant. Et sert mâen un pâtit avec, quâon trinque Ă la santĂ© du gamin. Et dâailleurs, comment il va, il a retrouvĂ© ses pantoufles ? â Le gamin et moi, on sâest comme qui dirait arrangĂ©, fit le chasseur. » La jeune fille servit le tavernier qui leva aussitĂŽt son verre. « Quel genre dâarrangement ? â Celui qui fait que quand lâogre dort sur sa pierre, le Petit-Poucet file avec ses bottes de sept lieux. Chacun sa rĂ©compense. » La fillette en rouge ouvrit des yeux ronds, renversant quelque gouttes sur le comptoir en remplissant le gobelet dâune boisson onctueuse. Le blaireau sourit de satisfaction. Le chasseur se laissa servir, se lova dans la chaleur du feu de la grande cheminĂ©e en plongeant ses yeux dans les flammes ronflantes. La gamine eut dit que le chant du bois fut pour lui une berceuse et le regarda reposer sa lassitude en sâinstallant seul Ă une table. Sa table. Quand une assiette de soupe fut dĂ©posĂ©e devant lui, la fille en rouge le vit se tasser dans sa chaise avec un sourire comme sâil sâimmergeait dans une voluptĂ© floconneuse.