Boisdorme’s blog - Le Grand Méchant Loup



 

Chapitre 1, Le monde ordinaire

Je déteste les cimetières.

Ça manque de magie ; on y range les morts pour les éloigner des vivants. C’est le bout du chemin, la fin du voyage, le terminus.

Désormais, Mani avait ouvert des vannes morales et il laissait déverser ses sentiments sans les endiguer. Ce n’était pas de gaieté de cœur qu’il venait dans cet endroit, mais par nécessité. Il s’offrait le droit de puiser dans ses relents de colère pour se donner du courage. Il le constatait à son acrimonie qui le maintenait dans un état instable depuis sa décision : il devait juguler son émotion, apprendre à surnager sur son flot et c’était ici que devait s’accomplir les premières brasses. Aujourd’hui que l’éclaircissement des eaux troubles devait enfin avoir lieu. Il caressa machinalement un pendentif autour de son cou.

C’était une douce après-midi d’automne, le ciel était du bleu diaphane des voiles dont sont parées les nymphes des sources, un azur vague empli de nuages diffus. Une lumière éclatante d’or blanc filtrait entre les arbres nus qui défilaient au bord de la route et l’éblouissait parfois. L’automne éclatait.

Dans l’habitacle, depuis un radiocassette, les notes piquetées d’une guitare électrique excitée diffusait une musique métal ; une histoire de survivant qui profitait de la vie. Le jeune homme monta le volume et tourna sous l’allée de marronniers de son enfance, laissant la musique et les paroles scandées à la manière d’un slogan le dynamiser, l’enflammer, le galvaniser. À l’époque déjà, ce morceau lui faisait cet effet-là.

Quelque part dans le bocage Normand, entre des pâtures d’herbe fraîche et quelques maisons éloignées de la ville, au lieu-dit du « Carrefour », Mani quitta la voie d’ombre arborée pour un terre-plein sur le bas côté de la route. L’endroit troué de nids de poule, servait de parking pour l’église et le cimetière. Il gara son antique Combi Volkswagen, en sorti et repoussa lourdement la porte du véhicule : depuis qu’il avait ajouté un joint en caoutchouc pour éviter l’infiltration de la pluie, elle rechignait à fermer sans effort. Le claquement fit vibrer l’air d’un des lieux habituellement des plus calmes de Saint-Andrée-Le-Scythe, logé au plus profond d’une région qui lui semblait n’avoir pas changé depuis son enfance à vélo. Une nostalgie l’envahit comme la brise l’enveloppa. Il releva le col de son élimée et pourtant nouvelle veste en cuir.

Le jeune homme se dérida un peu tandis que jaillit en lui un souvenir d’enfance, quand il jouait à se faire peur avec quelque camarades. On racontait que dans l’ombre de cette allée de grands arbres qu’il venait de traverser, derrière les troncs, se cachait un nain habillé de rouge qui fendait en deux les passants imprudents avec sa hache. Le farfadet ou Le Nain Rouge, comme on l’appelait. Les enfants du coin se lançaient le défit de pédaler dans le couvert de l’allée des marronniers, lancés à toute vitesse sur leur vélo. Ils arrivaient au bout et déversaient l’adrénaline qui filait dans leurs artères à la vitesse de leur bécane en poussant un cri de victoire.

Mani inspira plusieurs fois en triturant le pendentif sur son plexus et entra dans le cimetière. Une mésange gazouillait, posée sur le mur d’enceinte en silex et une source d’eau bruissait, cristalline, près de l’entrée.

Il entendit une voix érailler la tranquillité du lieu.

« C’est vraiment sale, marmonnait un vieux. »

Il était accroupi malgré son âge au milieu de l’allée principale. Le jeune homme s’arrêta et le regarda arracher les mauvaises herbes humides de rosée dans les gravillons. Il lui signifia son avis avec un brin de dédain. Une façon de se signaler sans passer devant lui avec indifférence.

« Moi, ça ne me gêne pas, les herbes folles. »

Mani entendit craquer les genoux du vieil homme quand celui-ci se releva et se retourna vers lui, un visage agacé, avant de se renfrogner de nouveau en désignant le sol à ses pieds.

« On ne voit même plus les graviers, regardez. Ma bonne Marie qui avait tant la main verte…

— Il n’y a qu’à laisser pousser le gazon et tondre, fit Mani dans en haussant les épaules. Ce serait plus joli, du gazon et des fleurs, non ? Votre dame aimait les fleurs ?

— Dans des pare-terres, pas n’importe-où. Où est-ce qu’on marcherait sinon ? »

Bon, l’ancien a décidé de ronchonner et visiblement, il n’aime pas marcher dans les herbes folles. Après un soupir  d’abandon et un « bon courage, alors » narquois envers le papy, Mani le contourna. Il coupa plus loin sur la gauche en passant par-dessus la sépulture d’une certaine Thérèse Dupuis (1948-2018). Du coin de l’œil, le jeune homme regarda l’ancien le lorgner de travers en lui lançant de loin :

« Il y a des allées, vous ne savez donc pas que cela porte malheur de passer au-dessus des tombes, lui reprocha-t-il ? Que les morts reviendront vous…

— … grignoter les orteils les prochaines nuits, oui, oui, je connais, termina Mani. »

Laissant là le vieil homme qui pesait sa préférence entre les morts et les vivants, Mani remonta une autre allée parallèle. Il ne voulait plus perdre de temps. Cela faisait cinq ans, maintenant, qu’il aurait dû venir. Cinq ans pour trouver la force. Cinq ans pour remonter la pente et disons-le carrément : trente-cinq pour apprendre à se parler franchement. Certains n’y parvenait jamais. Mani avait reçu la leçon et pas si tard que cela. En fin de compte, peut-être avait-il eu de la chance. Lui en tout cas. Son père un peu moins. Dommage, même s’il aura été fidèle à son credo sa vie entière.

Le jeune Mani avait longtemps admirer son père. Celui-ci  voyait le monde de sa propre façon et avait essayé de transmettre cette vision à son fils. C’était un homme honnête et travailleur, c’était certain. Les choses étaient simples selon son lui : on était bon ou mauvais, on était le loup ou la fillette en rouge qui devait suivre le bon chemin. Tant qu’on restait sur le sentier de la vie, tout se passait pour le mieux. Mais quittez ce sentier et la justice paternelle voulait que vous vous fassiez manger par le grand méchant loup. Pour son père, le voyage était un outil vers un objectif et la patience et l’assiduité, les meilleures jambes pour arriver à destination. Pourtant, il pouvait s’adoucir au contact de sa femme. Le jeune garçon se sentait parfois tiraillé entre cette louable philosophie paternelle et celle plus éthéré de sa mère. En l’écoutant raconter des histoires et des fables, les voyages de celle-ci semblaient pleins d’aventures. Débordant de magie, de rêves et pleins d’enseignements aussi. Pour elle, le voyage était un but en lui-même, un parcours de vie qui vous transformait. Après un voyage, nous n’étions plus jamais vraiment la même personne. Aujourd’hui, Mani avait acquit la certitude que rien n’empêchait la flânerie si on ne perdait pas de vue la destination. L’important est de savoir pourquoi on prenait la route, pas tellement si on arriverait un jour. Les rêves et les fantasmes ne sont pas toujours atteignables, mais le bonheur réside dans le fait de s’en approcher le plus possible de la manière qui nous ressemble.

Mani était parvenu à cette conclusion, hier, peu après qu’un homme étrange avait essayé de le précipiter dans un gouffre, dans la demeure d’une chose plus effrayante que dix ogres affamés, monstrueuse jusqu’à l’innommable. À cet instant-là, pris à la gorge, une nouvelle détermination l’avait saisi. La proximité de la mort avait aidé Mani à prendre des décisions plus radicales, plus claires. Ce qu’il avait accompli ce jour-là, était lié à son moi véritable. Ou au moins, d’une partie de sa personnalité. Son père aurait souhaité que cette partie de lui s’évapore, sa mère qu’elle l’envahisse totalement. Lui, avait décidé de laisser filer ses doutes, de naviguer à vue sur des eaux troubles.

Aujourd’hui, pour la première fois, Mani avait pris rendez-vous avec son paternel pour lui expliquer que son fils avait son propre chemin à suivre. Pourtant, maintenant qu’il s’avançait entre les tombes de granit, une légère appréhension lui pressait la poitrine et il tourna et retourna le bijou qui pendait à son cou. Des souvenirs de discussions qui avaient mal tournées lui revenaient. Des souvenirs qui l’avaient en partit traîné ici.

Au bout d’un rang de pierres tombales aux couleurs pâles, aux arêtes luisantes des reflets des rayons du soleil, Mani vit la poignée d’immortelles au jaune pastel, délavé. Le bouquet trônait dans le petit vase en terre cuite sur la tombe grise marbrée, solitaire depuis qu’il l’avait déposée là. Même les fleurs en plastique fanaient. Elles auront au moins tenu cinq ans.

Mani n’était pas du genre à visiter les cimetières. Pour lui, les morts ne restaient pas dans des endroits vides, sans personne, mais ils se baladaient parmi les vivants. À travers un anneau au majeur, une vielle photo dans un portefeuille, avec un souvenir dans un coin de la tête ou du cœur, on pouvait invoquer le fantôme d’un défunt. Comme avec ce livre de sa mère qu’il gardait sur sa table de chevet ou sous son oreiller les nuits difficiles.

Sous la fraîcheur d’un grand if au vert de velours, dans un silence de recueillement et une odeur de thuya juste taillés que Mani inspira goulûment, il s’approcha de la stèle grise. Un chanfrein adoucissait ses angles. Cette tombe lui semblait la meilleure chose pour représenter le caractère de son père : une pierre froide, solide et silencieuse. Immuable. C’était donc ici qu’il était venu faire une mise au point avec son aïeul dont les nom et prénom rutilaient en lettres d’or au soleil. Charles Dubois. Il n’est jamais trop tard.

Mani saisit encore une fois son pendentif et le frotta du pouce. Il imprima un sourire sur son visage et salua son père. Sans pouvoir retenir un ton piquant, il dit :

« Salut, papa, ça faisait un bail, hein ? »